Then – Un village de violonistes dans la campagne du Nord

village-de-violonistesPour beaucoup, le violon évoque une musique sérieuse et réservée à une élite, une ambiance feutrée et distinguée, des mélodies savantes jouées devant des connaisseurs. Qui peut imaginer que cet instrument sert de loisir à des… paysans? Ainsi en est-il dans le village de Then perdu dans les rizières de la plaine du Nord. Situé au bord de la rivière Thuong, le village de Then, commune de Thai Dao, district de Lang Giang, province de Bac Giang, compte quelque 300 familles paysannes. Un village typique du delta du fleuve Rouge, où les paysans s’occupent le jour des travaux champêtres et la nuit des besognes diverses (élevage de porcs, de poulets, production des pains de soja ou d’articles votifs en papier…). Là où encore vit la culture populaire du Vietnam, à travers ses chants folkloriques. Mais Then se différencie par ses résultats de production et surtout pour son plaisir commun à jouer du violon.

Then est surnommé le « village de violonistes ». De tous ces amateurs, le village a créé un « orchestre » spécialisé, comprenant une trentaine de ses meilleurs violonistes. De leurs maisons s’échappent souvent une mélodie de renom mondial, ou le refrain d’une chanson étrangère ou encore un air folklorique. À maintes reprises, cet orchestre a gagné des prix lors des concours artistiques amateurs.

Cent violons et encore plus de violonistes

Un midi dans le village de Then. L’espace se noie dans un parfum légèrement âcre – celui du riz fraîchement récolté. La moisson finie, on sèche le riz au soleil, dans les aires devant les maisons. Retentit au loin le son velouté du violon. Dans sa maison couverte de tuiles, Nguyên Quang Khoa s’assoit par terre et s’applique à façonner un article votif en papier. Il est le chef de l’orchestre de violon du village. Accueillant les visiteurs avec un large sourire, Quang Khoa montre un violon dont la caisse en bois est miroitante : « C’est mon favori ». Selon lui, le village compte une centaine de violons et ses musiciens bien plus encore. Parmi ceux-ci, une trentaine le font à la perfection. Tous autodidactes, ils en jouent dès que l’occasion se présente : au petit matin, le midi, le soir, même dans les pauses que concèdent les durs travaux champêtres. La nuit, ils se rassemblent en groupe, enseignant les uns aux autres les techniques de manipulation de l’archet ainsi que de nouveaux airs de musique.

Délicatement, Quang Khoa met son violon sur l’épaule puis exécute Làng tôi (mon village), une chanson très connue du compositeur Van Cao. Résonne une mélodie envoûtante qui étonne même les mélomanes. Comme pris par l’inspiration, le violoniste fait venir sa fille, elle est aussi douée de l’archet, puis les 2 jouent ensemble Speak sofly love du compositeur italien Mino Rota. Quel plaisir et étonnement que d’écouter une mélodie classique étrangère dans la séculaire et paisible campagne vietnamienne.

Un village chantant

Mais comment cet instrument de musique contemporain a-t-il bien pu s’échouer en ces terres agricoles ? « C’était lors de la première guerre d’Indochine (1945-1954) », avance le septuagénaire Nguyên Van Dua, le meilleur des violonistes du village. Il se souvient que dans son enfance, le groupe de musique du village avait une solide réputation dans la région. Ils jouaient alors des instruments traditionnels comme nhi (viole à 2 cordes), sao et tiêu (2 sortes de flûte en bambou), tambour, tambourin… et se produisaient régulièrement lors des fêtes villageoises. À Then, la musique est viscéralement attachée à la vie de ses habitants, des enfants aux personnes âgées, des hommes aux femmes. Pendant la guerre de 1945-1954, les villageois continuaient à se distraire avec la musique. Pour éviter les patrouilles ennemies, ils se rassemblaient la nuit pour jouer ensemble des chansons patriotiques, comme Làng tôi (mon village), Du kich ca (le chant de la guérilla), Chiên si Viêt Nam (les combattants vietnamiens)… Aux instruments traditionnels venaient au fil des jours s’ajouter ceux de l’ère moderne comme la mandoline, la guitare, les flûtes traversières, puis le violon. Doués en musique, les instrumentistes autodidactes de Then s’habituaient promptement à toute sorte d’instrument. À l’exception du violon. Ils ont dû alors recourir à un artiste professionnel venu de la ville de Bac Giang. Et c’est ainsi que le jeune Nguyên Van Dua introduit l’art de diriger l’archer dans cette communauté singulière.

La paix revenue en 1954 donna au mouvement artistique du village de Then un nouvel essor. Une troupe artistique amateur vit alors le jour, comprenant au départ 25 instrumentistes, chacun amenant son propre instrument. Le violon fut fortement représenté avec 11 joueurs. A l’époque, un violon coûtait le prix d’un buffle – un animal considéré par les paysans comme « le début d’une fortune », comme le dit une maxime vietnamienne.

Un ami confidentiel

Les violonistes profitent de leur temps libre pour s’entraîner, même dans les courts instants de repos dans les champs. Et les représentations ont souvent lieu la nuit, dans la cour de la maison communale, sans décor ni costumes. Pour ces violonistes paysans, les applaudissements des spectateurs sont déjà une grande récompense.

Dans la famille de Nguyên Van Dua, la passion pour le violon s’est transmise de génération en génération. Les membres de sa famille, à peine une douzaine, savent tous en jouer. Outre ses enfants et petits enfants, Nguyên Van Dua se porte volontiers auprès de ceux qui désirent l’apprendre, quelque soit leur âge. Pour lui, grâce à la musique, les enfants deviennent plus sages et plus studieux, la solidarité communautaire plus étroite, la vie spirituelle des villageois plus riche et saine. « Personnellement, je prends le violon pour un ami intime à qui je peux faire des confidences. Vraiment, en laissant l’âme errer dans la musique, je me sens réconforté, oubliant la fatigue et les soucis », confie Nguyên Van Dua.

Par ailleurs, le village possède une riche production économique. Deux récoltes de riz et une récolte de patate par an, sans oublier légumes, plantes d’agrément, élevage de basse-cour, fabrication des pains de soja et d’articles votifs… La journée de travail d’un paysan à Then commence souvent à l’aube pour se terminer à minuit. Comment donc font-ils pour concilier les 2 – la production et la musique ? « Imaginez que vous avez une petite amie alors que vous assumez bien des besognes. Comment vous arrangerez-vous donc pour avoir toujours un moment propice au rendez-vous attendu ? », réplique le chef de l’orchestre Nguyên Quang Khoa dans un grand sourire.

Source: CVN

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